22 juillet 2011

Jean-Martin Aussant, porte-parole de l’école du déni

Le député indépendant de Nicolet-Yamaska, Jean-Martin Aussant, est reconnu par ses pairs souverainistes comme un «expert en chiffres».  C’est donc à ce titre qu’il répondait hier dans La Presse à une autre chronique publiée récemment dans le même journal par l’économiste indépendant, Daniel Muller

Pourtant, cette chronique de Daniel Muller était pleine de bon sens.   Elle rappelait aux Québécois que leur État est très endetté, qu’il augmente son endettement de manière beaucoup trop rapide et qu’il est financé de manière croissante par des transferts en provenance des autres provinces.  Muller appelait les Québécois à reconnaître cette situation et à faire les compromis nécessaires pour la corriger.  Il me semble que Jean-Martin Aussant qui dit avoir les intérêts du Québec à cœur et qu’on dit savoir compter aurait dû logiquement abonder dans le même sens que Muller.  Mais non ! Jean-Martin Aussant appartient à cette école particulière qui croit qu’il ne faut surtout pas dire la vérité toute nue aux Québécois car cela risquerait de nuire à leur «estime de soi économique» et par ricochet, à la cause de la souveraineté.  Deux affirmations du député indépendant de Nicolet-Yamaska illustrent à merveille la pensée de cette école du déni.  

La première consiste à nier la réalité de la dépendance croissante de l’État québécois aux transferts en provenance des autres provinces.  Comment ça dépendance ? Ce ne sont que nos impôts qui nous reviennent!  Ah oui?  J’ai déjà publié le graphique suivant dans un autre billet mais il vaut la peine d’y revenir. 



Sur l’axe de droite est représentée la part des impôts fédéraux provenant du Québec et on y voit clairement que celle-ci est non seulement en chute libre mais qu’elle est aujourd’hui bien en dessous de notre part de la population canadienne.  Sur l’axe de gauche est représentée la part des recettes du gouvernement du Québec provenant des transferts fédéraux (l’ensemble de ces transferts, pas seulement la péréquation) et on voit à quel point cette part a crû au cours des dernières années.  Comme ces transferts sont financés à même les impôts prélevés dans toutes les provinces et que la part du Québec de ces impôts est décroissante, la conclusion est on ne peut plus claire: le Québec dépend de façon croissante des transferts provenant des autres provinces.  Pour l’année fiscale 2009-2010, on peut estimer le transfert fédéral net provenant des autres provinces et en faveur du Québec aux environs de 3,9 milliards de dollars.  De cela, le député indépendant de Nicolet-Yamaska ne vous parlera jamais.  La raison est simple.  Ces propos nuisent à la cause des souverainistes pressés.  Mieux vaut donc le déni.

La seconde affirmation du député est double et est encore plus susceptible de bercer les Québécois d’illusions.   Elle consiste à dire que la dette du gouvernement du Québec n’est pas vraiment élevée lorsqu’on la compare à celle de l’ensemble des pays de l’OCDE et que de toute façon, les marchés n’affichent aucune inquiétude à cet égard, puisqu’ils nous financent encore à des taux d’intérêt extrêmement bas.  

J’ai montré ici et ici à quel point la dette du Québec est pourtant comparable et peut-être même pire que celle de l’Espagne, un pays actuellement en crise, et comment elle se rapprochait aussi de celle du Portugal, juste avant que ce pays ne sombre dans l’abîme.  Cela signifie concrètement que le Québec n’échapperait pas au sort de l’Espagne et du Portugal si un ralentissement significatif de sa croissance économique ou une augmentation importante du coût de ses emprunts devait survenir.  Le député indépendant croit-il que ce genre d’événement  ne peut jamais survenir ? Le graphique suivant est pourtant édifiant. 



Les taux sur les obligations grecques (EL), irlandaises (IR), espagnoles (ES) et portugaises (PT) n’étaient guère différents de celui des obligations allemandes de référence en 2007-2008.   Et puis tout à coup, bang !  Les taux ont pris l’ascenseur et ces États ont tous dû, du jour au lendemain, adopter des budgets d’extrême austérité.  Comparer la situation du Québec avec celle de pays comme le Portugal et l’Espagne n’a donc rien de farfelu.  Les finances publiques actuelles du Québec constituent une invitation à ce qu’un accident similaire survienne ici même et sans crier gare.  Tous partants pour un troisième référendum à brève échéance?

N’en mettez plus, la coupe est plein diront certains mais je me permet de terminer ce billet par un dernier commentaire.   Le député indépendant de Nicolet-Yamaska, tout affairé qu'il est dans son rôle de porte-parole de l'école du déni, est incapable de comprendre pourquoi des membres de sa propre famille politique sont en train de rejoindre la Coalition pour l’avenir du Québec pilotée par François Legault.  Cette coalition vise à regrouper des souverainistes et des fédéralistes qui acceptent d’enterrer la hache d’une guerre devenue stérile pour se concentrer sur les véritables enjeux du présent.   Ce n’est pas pour rien que la coalition péquiste est en train d’éclater.  C’est justement par ce que les Québécois veulent la fin de cette guerre stérile.  Ils n'ont sans doute jamais adhéré à l'école du déni mais de toute évidence, ils y sont de moins en moins sympathiques.   

4 commentaires:

Martin Dulac a dit…

''Il me semble que Jean-Martin Aussant qui dit avoir les intérêts du Québec à cœur et qu’on dit savoir compter aurait dû logiquement abonder dans le même sens que Muller. Mais non !''

Ce commentaire ne relève strictement pas de la science économique. Vous prenez une position politique. À partir de ça, comme un bon économiste, tous les chiffres que vous allez nous présenter ne serviront qu'à appuyer votre point de vue. Désolé, mais on aurait pu s'attendre à un peu plus de rigueur de la part d'un prof d'université.

Martin Coiteux a dit…

@Martin Dulac. Bien sûr que je prend position contre le déni des réalités économiques et fiscales du Québec. Et j'appuie cette prise de position sur des chiffres de source officielle, pas sur l'affirmation gratuite.

JMA a dit…

Monsieur Coiteux,

Tout d'abord, bonjour.

Je dois avouer que je ne vous connaissais pas vraiment avant de lire vos commentaires un peu arrogants sur Twitter à mon sujet. Tout spécialiste que vous prétendez être des marchés financiers, je me dois de vous annoncer que votre nom ne circule pas à outrance dans le milieu. J’y ai travaillé pendant plus de 10 ans à Montréal et à Londres dans le domaine obligataire et en produits structurés et, non, les théorèmes et prévisions de Coiteux n’étaient pas un outil quotidien pour beaucoup de collègues.

Blague à part, comme universitaire, vous devriez savoir lire un texte au complet. Mais ici vous avez semblé choisir seulement les passages qui vous arrangeaient. Vous apprendrez, sans doute à votre plus grand bonheur, que j'ai aussi écrit dans le même texte que "la gestion actuelle des finances publiques au Québec est déficiente et doit être corrigée au plus vite". Cela me semble assez clair. Je me suis même battu à l'Assemblée nationale à deux reprises contre des bâillons du gouvernement actuel qui selon moi endette le Québec à une vitesse inacceptable, quel que soit le contexte économique global. Je ne le faisais pas par partisanerie, je le faisais parce que le Québec a vu sa dette augmenter de plusieurs dizaines de milliards de dollars depuis l'arrivée de ce gouvernement, et il faut que ça prenne fin avant qu’on frappe un mur.

Mais je le répéterai toujours, sombrer dans l’exagération pessimiste et dans des liens avec la tragédie grecque font partie des tactiques de base fédéralistes qui visent clairement à limiter l’enthousiasme des Québécois pour un projet national que plus de 40% des gens portent encore. Sonner l’alarme, c’est bien, mais faire peur avec des comparaisons boiteuses, c’est faire usage de malhonnêteté intellectuelle.

Tristement, vous me semblez en être capable aussi, ce qui n'est pourtant pas très souhaitable pour un universitaire de qui on s'attendrait à plus d'objectivité… et moins d’inclinaisons politiques non déclarées.

Vous savez très bien que je peux trouver 10 docteurs en économie qui diront comme moi, tout comme vous pourrez trouver 10 docteurs en économie qui diront comme vous. Mais ceux qui prêtent des milliards aux gouvernements de la planète et qui veulent revoir la couleur de leur argent, ceux-là s’en balancent du débat souverainiste/fédéraliste et ils prêteront à des taux qui reflètent le risque encouru auprès de ces gouvernements. Que disent-ils actuellement? Que le Québec est endetté, oui, mais à un taux d’emprunt de 4% sur 10 ans, certainement rien de similaire à la Grèce dont la courbe des taux est inversée, signe d’un défaut imminent.

Enfin, comme vos commentaires semblent teintés au moins autant d’un agenda politique que d’une réflexion posée, je ne tenterai pas de vous convaincre de quoi que ce soit.

Au (néanmoins) plaisir de vous croiser prochainement en personne.

JMA

Martin Coiteux a dit…

@JMA (Jean-Martin Aussant) Bienvenu sur ce blogue, Monsieur le député, et merci d’avoir pris la peine d’écrire ce commentaire.

La première partie de votre propos semble impliquer que seule l’opinion des gens très connus mérite l’attention. Je vais vous confier un secret. Avant votre sortie fracassante du caucus de Parti Québécois en juin dernier, je ne vous connaissais pas davantage. Mais, voyez-vous, cela n’a aucune importance. Nous pouvons tous les deux débattre intelligemment sans être ni l’un ni l’autre une sommité internationale.

Si vous en avez le temps et l’envie, je vous invite à parcourir les billets que j’ai publiés sur ce blogue depuis le mois de décembre dernier. Vous y constaterez que j’y défends avec constance certaines idées en matière de politique économique et fiscale ainsi qu’en matière de finances publiques. Je trouve notamment que la dette du Québec est entrée dans une zone périlleuse et c’est pourquoi je me permets de critiquer ceux qui prétendent qu’il n’y a aucun problème en vue. Vous n’êtes pas le premier que je me permets d’épingler sur la question. Ne le prenez donc pas personnel.

Vous dites que ma lecture de votre texte a été sélective. Je ne crois pas. Les deux idées force de votre texte sont que le Québec ne dépend pas des recettes fiscales générées dans les autres provinces pour financer ses dépenses et que le Québec n’a pas de problème de dette puisque les marchés nous financent AUJOURD’HUI à 4%. La première affirmation est statistiquement fausse et la seconde n’a aucun sens pour un économiste. À notre niveau d’endettement actuel, toute augmentation de l’écart entre le coût de nos emprunts et le taux de croissance de notre PIB fera exploser notre ratio d’endettement. Les marchés peuvent prêter à 4% une journée et à 8% le lendemain. Les exemples portugais et espagnols récents le montrent de façon éloquente.

C’est vrai, je ne me suis pas attardé à votre critique de la gestion financière du gouvernement libéral actuel. Mais c’est par ce que je trouve cette critique trop commode et surtout bien partisane. Le Parti Québécois au pouvoir a créé tellement de nouveaux programmes qu’il devient aujourd’hui difficile d’atteindre l’équilibre budgétaire tout en finançant adéquatement les secteurs de la santé et de l’éducation. Votre ex-parti est donc co-responsable des difficultés actuelles. Quand vous oserez le critiquer sur ce terrain et non seulement sur sa crainte de lancer le Québec sur la voie d’un nouveau drame référendaire, je ferai amende honorable, Monsieur le député, et reconnaîtrai le caractère nuancé de vos propos. Malheureusement, nous n’en sommes pas encore là.


Cordialement,


Martin Coiteux